Femmes savantes, entre contraintes et émancipation au XVIIe siècle
- 5 janv. 2021
- 15 min de lecture
Dernière mise à jour : 10 févr. 2021
Précieuses et Femmes savantes:
La condition des femmes au XVIIe siècle, entre contraintes et émancipation.
Texte écrit par Isabelle Blanchet, étudiante au baccalauréat en histoire
Le royaume de France du XVIIe siècle est une société profondément marquée par le siècle précédent. Les guerres de religion qui le déchire durant une grande partie du XVIe siècle ont laissé le royaume en bien piètre état autant au niveau physique, le sol et l’état des campagnes entre autres, que moral; la guerre civile laissant des traces sur les hommes.[1] Pour les femmes plus particulièrement, la fin du XVIe et le début du XVIIe siècle représentent les malheureusement populaires chasses aux sorcières.[2] Il s’agit donc d’une période très riche pour l’histoire des femmes puisqu’à travers les procès de sorcellerie, plusieurs d’entre elles se battent pour l’accès, quoique non officiel puisqu’elles sont exclues des collèges et des universités[3], au savoir.
Les femmes, longtemps non existantes dans l’histoire du monde comme de l’historiographie[4], ont pourtant eu un impact impossible à nier dans la société française du XVIIe siècle et la recherche du bel-esprit. Elles ont, à un certain niveau, réussi à contourner bien des contraintes sociales et étatiques pour parvenir à une éducation supérieure à ce que la société était disposée à leur fournir. On voit au XVIIe siècle, avec le phénomène des Femmes savantes, des Précieuses et de leurs fameux salons ou ruelles, pour utiliser le terme de l’époque, un déplacement des lieux de débats artistiques, littéraires ou encore scientifiques vers lesdits salons, endroits de discussions mixtes et dirigées bien souvent par des femmes.[5] Il est intéressant de voir comment le XVIIe siècle est un siècle de contradictions pour les femmes particulièrement aux prises avec des d’énormes contraintes liées à leur corps, à leur éducation et incarner par le droit, tout en se développant en créant de nouveaux cadres sociaux et moraux dans la société, dans l’élite majoritairement, afin d’avoir accès aux savoirs et de la, vers une relative émancipation. Les lignes qui suivent retracent ces contradictions auxquelles ont dû faire face les Femmes savantes et les Précieuses dans leur quête de savoir et de reconnaissance.
Contraintes
Le discours masculin et humaniste de la Renaissance a permis, dans une certaine mesure, de présenter à travers différentes œuvres, une vision positive des femmes, de leur intelligence comme de leur corps, ce que plusieurs d’entre elles vont intérioriser lentement.[6] Pourtant, avec la réforme protestante, la contre-réforme catholique et les guerres de religion en France, le discours humaniste découvre l’ampleur de son échec. Commenceront à ce moment un contrôle et un encadrement plus important du corps des femmes. Au XVIIe siècle, en France comme ailleurs, les femmes sont soumises à toutes sortes de standards de beauté les plus farfelus les uns que les autres. Dans son récent ouvrage, La civilisation des odeurs, Robert Muchembled nous en donne plusieurs exemples, que ce soit l'obsession pour la blancheur morbide de la peau des femmes ou par le tabou des cheveux féminin qu’elles doivent absolument cacher, car ils sont porteurs de messages érotiques que la société et les hommes ne savent tolérer. Les standards vestimentaires représentent également un contrôle majeur sur le contrôle du corps des femmes, en particulier avec les corsets et la recherche des tailles les plus fines possibles, ce qui déforme grandement le corps des femmes et qui sont souvent imposés par les femmes elles-mêmes.
En plus de ces standards de beauté un peu absurde et souvent très mauvais pour la santé des femmes, se développe au XVIe et au XVIIe siècle une diabolisation du bas du corps de la femme, plus particulièrement de son sexe.[7] Cette diabolisation est partagée et véhiculée par tout un arsenal d’autorités masculines, évidemment, et ce à différents niveaux que ce soit religieux, médical ou encore politique, et qui terrifie la gent masculine à la simple idée du sexe féminin, tellement cette propagande de peur face au corps féminin est efficace.[8] Cette peur du sexe féminin est en grande partie basée sur la théorie des humeurs, théorie mise en place durant l’antiquité, selon laquelle le corps des femmes est lié à l’humidité et au froid, et donc est attiré vers le mal, vers l’enfer alors que la chaleur du corps masculin est attirée vers la lumière, vers le haut et donc Dieu.[9] Toujours selon cette théorie, si la raison ne se développe pas correctement chez les femmes, ce qui ne leur permet pas de franchir les portes des universités et académies, c’est bien parce que l'humidité que renferme leur sexe empêche son développement, tout comme elle est responsable aussi du tempérament trompeur, rusé et hystérique des femmes.[10] L’hystérie est d’ailleurs considérée à cette époque comme une maladie typiquement féminine relevant du sexe féminin, cette bête furieuse qui vit au creux du corps féminin constamment à la recherche d’une manière d’assouvir ses besoins sexuels.[11]
En complément de la diabolisation du bas du corps, l’odeur dite nauséabonde du sexe féminin prend une nouvelle place dans l'imaginaire culturel des XVIe et XVIIe siècles. En effet, l’odeur des femmes, empreinte d’humidité, est grandement liée au mal et à la mort, ce qu’elles doivent absolument tenter de dissimuler derrière des parfums, ceux-ci souvent recommandés par des médecins.[12] L’importance des parfums et de camoufler l’odeur pestilentielle des femmes sert bien évidemment à limiter l’ardeur des hommes, grandement influencés par les charmes de ces grandes pécheresses.[13] Les influences du XVIIe siècle sur l’oppression des corps féminins sont encore bien présentes aujourd’hui, que ce soit par les standards de mode absurdes, les tabous encore si présents au niveau des menstruations ou encore, les parfums vaginaux, toujours en vente de nos jours.
Pour les femmes du XVIIe siècle, l’accès à l’éducation, et surtout aux savoirs davantage académiques, leur est particulièrement restreint, beaucoup plus que la gent masculine, pour qui les collèges, les universités et les académies sont ouvertes. En effet, le XVIIe siècle et surtout le règne de Louis XIV sont marqués par l’absolutisme et le maintien de l’ordre établi où chacun doit se camper dans son rôle traditionnel, d’où la méfiance envers l’éducation des femmes.[14] Celles qui chercherait une amélioration de leur sort dans cette société fortement hiérarchisée, en raison du peu d’options s’offrant à elles, se retrouvent face à un choix restreint soit la vocation religieuse, la lecture de roman ou de littérature fictive ou bien le faire par soit même.[15] Ces dernières, qui le feront par elles-mêmes, seront celles qui se feront appeler les Femmes savantes. Plus généralement l’éducation se fait d’abord à la maison, où les jeunes filles vont apprendre de leur mère les rudiments de la vie de femme et de mère. Cependant, suite aux réformes catholique et protestante du siècle précédent, les lieux d’éducations pour les jeunes filles vont se développer, et ce, majoritairement dans une optique religieuse de contrôle morale ainsi que sur l’avenir des jeunes filles.[16] Les groupes religieux de femmes vont particulièrement s’investir dans l’éducation des jeunes filles dans un processus laïc, avec l’espoir de voir certaines d’entre elles continuer vers la vie religieuse. D’autres vont en profiter pour continuer leur apprentissage des rudiments de la lecture avant de poursuivre par leur propre moyen. Il est important de noter que la vie des jeunes femmes de la campagne poursuit des chemins bien différents, mais qu’elles ne sont pas l’objet de ces lignes, priorisant davantage les femmes de la noblesse et de la bourgeoisie montante.
Comme la voie religieuse n’étant pas l’objectif de chacune, certaines faisant partie de l’élite vont préférer les écoles laïques offertes par des femmes de la haute société, comme chez Madame de Maintenon. Dans ces maisons, les jeunes filles vont bien évidemment apprendre la bienséance, les belles paroles et les vêtements appropriés pour les femmes, mais surtout les valeurs que l’on considérait à cette époque comme fondamentales pour les femmes, soit le respect, l’obéissance et le silence.[17] Ces jeunes filles de la haute société sont donc formées à la vie de la cour, à être de bonnes femmes, de bonnes mères. À travers les travaux d’aiguille on leur apprend à s’occuper les mains, car il est mauvais pour le tempérament trompeur des femmes de rester dans l’oisiveté, ensuite viendra la lecture et l’écriture, mais jamais le latin, si elles n’ont pas déjà trouvé un mari.[18] Si certaines d’entre elles cherchent à approfondir leurs connaissances, elles doivent en revanche éviter d’en faire étalage, ce qui ne serait pas bien vu à la cour, puisque c’est une attitude pédante et que l’érudition ne sied pas à une femme de qualité[19] et de moins en moins aux hommes également, dû à l’influence des Femmes savantes. Le XVIIe siècle met en place une séparation bien nette entre l’éducation des hommes et celle des femmes, en lien avec le genre, mais aussi la reconnaissance de l’intelligence féminine, ce qui prendra des siècles à se déconstruire.
En plus des contraintes liées au corps ou encore à l’éducation, en France les femmes du XVIIe siècle doivent aussi se conformer à des constructions sociales liées aux rôles traditionnels des genres dans la société. À l’heure de l’absolutisme et du désir de contrôle, les répressions subies par celles qui tenteraient de sortir de ces cadres, ou celles qui en sont les victimes, sont grandes. En effet, à la suite d’un édit royal de 1557, particulièrement sexiste, la sacralité du mariage est remise de l’avant, les relations sexuelles hors mariage seront donc sévèrement punies et les victimes de cet édit sont, en grande partie, les jeunes femmes vulnérables qui se retrouvent enceintes suite à des relations sexuelles non consentantes, à une période où la contraception efficace n’existe pas.[20] Toute une propagande est mise en place depuis cet édit, qui se poursuit fortement tout au long du XVIIe siècle, pour faire peur aux femmes et pour que les femmes fassent peur, mais surtout afin qu’elles aient honte, qu’elles culpabilisent, alors les hommes seront beaucoup moins affectés.[21] Si, dans la haute société, le statut de l’homme tient à son statut social ou professionnel, la femme, quant à elle, est complètement définie par son statut familial d’épouse et de mère.[22] Pourtant, son rôle dans la société est grand et complexe, même si on lui donne peu de crédit, puisqu’elle doit voir à l'éducation et à la civilité des enfants, comme elle peut assurer une ascension sociale pour un jeune noble dans le cas d’un mariage bien arrangé.
Cette question du mariage et des enfants devient aussi source d’interrogation pour les femmes du XVIIe siècle, majoritairement pour celles qui cherchent un accès au savoir. Pour les femmes de la France moderne, le corps et le rôle traditionnel de mère représentent un asservissement de celles-ci puisque plus la puissance reproductrice est grande, plus le contrôle et la tutelle sont grands.[23] C’est d’ailleurs une des raisons pourquoi les Femmes savantes, du moins certaines d’entre elles, se méfient du mariage et du plaisir lié à la sexualité, par dégoût de la tutelle et parce que cette situation pourrait les éloignées du savoir.[24]
Au niveau du droit, jusqu’au mariage la jeune fille est sous la tutelle paternelle, réaffirmer avec l’absolutisme, après quoi l'époux devient son maître. À partir du mariage elle lui doit obéissance, prenant son nom, sa demeure et son statut ou rang social, ce qui peut être au détriment du sien ou bien à son avantage.[25] Les veuves ont, quant à elles, une situation qui semble plutôt satisfaisante. En effet, elles sont libérées de l’emprise masculine du père comme de l’époux, possèdent, parfois pour la première fois, une capacité juridique sur leurs biens, comme le droit parisien leur accorde souvent la moitié des biens.[26] Certaines veuves vont parfois profiter de cette situation pour améliorer leur sort. Ce sera le cas de certaines Femmes savantes, qui à la suite du départ de leur mari, vont sortir de leur soumission pour profiter de leur droit sur les biens et souvent la maison pour leur bénéfice. Ce sera entre autres le cas de Madame la Marquise de Rambouillet, qui à la suite de la déconfiture de son mari à la cour, prendra en quelque sorte sa place dans les conversations, mais qui, dû à sa santé fragile, fera déplacer les lieux de conversations savantes vers son salon personnel.[27] Son salon devient rapidement le modèle à suivre pour les Femmes savantes.
Vers l’émancipation?
Il est maintenant évident que la vie d’une femme française au XVIIe siècle est remplie de contraintes, d’obéissance et de subordination. Cependant, il est aussi clair que cette situation ne plaît pas à chacune d’entre elles. Il s’agit bien évidemment de ces femmes qui recherchent l’éducation, celles pour qui le rôle d’épouse et de mère ne suffit plus, celles qui ont soif de connaissances, celles qui deviendront, à force de sarcasme et de moqueries, les Femmes savantes et les Précieuses, avec leurs fameux salons. C’est en jouant leur rôle de bonnes femmes de la société, qui connaissent leur place, qui ne remet pas en cause les rôles traditionnels ni l’égalité entre les femmes et les hommes, que ces femmes vont se forger une place dans les cercles savants.[28] C’est dans le confort de leur salon qu’elles pourront se permettre ces conversations sur les rôles imposés par le genre et poser la question de l’égalité homme-femme. Les salons deviennent donc l’endroit par excellence au XVIIe siècle pour les discussions savantes, artistiques, littéraires et philosophiques, ce sont des espaces mixtes où les jugements portent sur les idées avancées et non sur le genre de la personne qui les prononcent.[29] Les salons, terme apparu au XIXe siècle, ou ruelles selon le terme de l’époque, sont des espaces aménagés entre le lit et le mur de la chambre de l'hôtesse, il ne faut pas oublier que le concept de vie privée n’est pas encore courant.[30] Ce sont des endroits de pédagogie autant pour les femmes que pour les hommes, puisque celles-ci sont unies dans l’apprentissage de la civilité aux hommes, dans ce qui pourrait être nommé une alliance contre la grossièreté de la gent masculine.[31]
Les premières ruelles voient le jour sous le règne de Louis XIII, connaissant deux phases différentes.[32] D’abord, la première phase des ruelles se déroule dans la première moitié du XVIIe siècle sous des influences précises, comme celle, entre autres, de Madame la Marquise de Rambouillet. Les ruelles du début du siècle sont tenues par des femmes de la noblesse, celles que les pièces de comédies et de satires vont faire connaitre comme étant les Femmes savantes. Ces hôtesses ne sont pas arrivées dans cette situation par hasard, elles l’ont désespérément cherchée. En effet, pour être une hôtesse et tenir salon dans sa demeure, ces femmes doivent avoir leur indépendance, que ce soit dû à un mari absent ou un veuvage, tout comme elles doivent avoir des connaissances qu’elles auront acquises par la ruse et la détermination.[33] Le fait de tenir salon permet à la femme créatrice et à la femme intellectuelle d’avoir un public avec qui partager ses œuvres, briser l’isolement et mettre ses travaux à l’épreuve.[34] Elles y discutent de la littérature comme elles la pratique, selon une forme de mécénat avec les poètes qui n’ont pas la vie facile à la cour. Pourtant il doit toujours s'agir de lieux de loisirs, encourageant la légèreté, car il est important de ne pas être trop sérieux.[35] Ce qui est particulièrement intéressant est que ces salons ont été possibles dans la France de l’Ancien Régime, malgré les contraintes de genre et la subordination des femmes inhérente à l’absolutisme. Malgré tout elles ont une place dans la société, entre autres reconnue comme essentielle à la vie culturelle française, ce qui n’est pas le cas de l’Espagne par exemple, qui n’a pas connu la mode des salons dû à l’autorité plus forte et répressive du pouvoir religieux.[36]
Durant cette première phase des ruelles, le théâtre doit de plus en plus sa respectabilité à la présence féminine dans le public et aux critiques que ces femmes en feront lors des conversations mixtes dans ces ruelles, et non plus seulement dans les académies. Ce phénomène, en plus de diversifier les opinions, porte à réflexion la place, de plus en plus grande, des femmes dans le domaine littéraire et sur la légitimité de leur discours et il s’exprime à travers toute une galerie de personnages dans les pièces de l’époque.[37] Dans son article, Les Femmes savantes de Molière et la question des fonctions du savoir, l’autrice Catherine Kintzler démontre comment cette pièce est un exemple, satirique évidemment, de ces femmes, de ce qu’elles représentent et revendiquent. À travers le personnage d’Armande, on voit la jeune fille révoltée à l’idée de son rôle traditionnel qui représente l’impossibilité de s’instruire, ce qu’elle revendique.[38] Bélise, quant à elle, davantage dans l’idéologie précieuse, rêve de romance à travers des savoirs qui sont plutôt esthétiques ou encore littéraires[39] et finalement, Philaminte, qui après avoir enduré le fardeau maternel, s’épanouit dans son salon où elle est maîtresse.[40] Si les femmes sont de plus en plus critiques, si elles en formulent de plus en plus, elles s’initient donc à d’autres formes d’écriture, même si elles le font souvent sous le couvert de l'anonymat.
Dans la deuxième phase des salons, soit la deuxième partie du XVIIe siècle, les Femmes savantes laissent un peu la place à un nouveau phénomène, soit celui de la préciosité. Il est important de préciser d'emblée qu’avec le recul de l’histoire, il est difficile de prendre les Précieuses au sérieux tant les comédies en ont dressé un portrait risible, pourtant, il faut bien conserver à l’esprit qu’il s’agit de femmes intelligentes, en quête de raffinement et d’apprentissage.[41] Ainsi, si la première phase est influencée par des femmes comme la Marquise de Rambouillet, la deuxième sera sous l’influence de Madame de Scudéry. Désormais, ce ne sera plus seulement les nobles, mais aussi les bourgeois qui, en quête d’ascension sociale, seront les bienvenus.[42] Les avancées scientifiques du siècle amènent leur lot de curiosités, particulièrement recherché chez les Précieuses et leurs auditoires, mais ce qui retient vraiment leur attention est le bel-esprit, la littérature, les belles lettres et le beau langage.[43] En effet, les Précieuses ont été très engagées dans le débat du XVIIe siècle sur la réforme de la langue française. Les académies masculines voulaient rendre la langue française plus spécifique et plus près de ses origines latines, alors que pour les femmes le latin ne fait que rarement partie de leur apprentissage. Bien qu’elles ne nous aient pas laissé de grammaire écrite ni de note sur leur pensée quant à ce que devrait être la langue française, elles ont pourtant eu une grande influence.[44] Le bel-esprit et le beau langage étant ce qui est recherché avant tout, il semble que le manque d’éducation classique des femmes et leurs pauvres connaissances du latin feront d’elles les meilleurs juges du bon goût et de l’honnêteté de la réforme du français.[45] Ce mouvement de discussions et de recommandations au niveau de la langue, et surtout le fait que certaines de leurs idées soient prises en compte, change la perspective de la place des femmes dans les cadres académiques. À partir de ce moment, plusieurs d’entre elles vont y voir une opportunité de se lancer dans l’écriture, ce qui amorce une vague de légitimation de l’écriture féminine qui sort des lettres et de l’anonymat.[46] Le phénomène de préciosité, première tentative pour les femmes de prendre la parole pour l’amélioration de leur sort[47], amène également toute une série de questions sur le rôle des femmes vis-à-vis du mariage. Pour Madame de Scudéry, le mariage revient à mettre les femmes en esclavage pour des raisons de statut social, en plus des risques pour la santé de celles-ci en raison des grossesses souvent trop rapprochées.[48] C’est vraiment grâce aux précieuses que des questions fondamentales sur la place des femmes dans la société, leur rôle, leur droit et l’égalité entre les sexes, peuvent être posées en France. Ces questions ne seront bien évidemment pas répondues au XVIIe siècle, ni même au XVIIIe siècle, mais elles ont été posées et c’est pour cette raison que les Précieuses devraient rester dans nos mémoires selon ce qu’elles étaient et non selon l’image qu’en a faite Molière.
Aujourd’hui encore, les échos de ces grands combats sont visibles partout autour de nous dans notre société qui se pense égalitaire. La diabolisation du sexe féminin et les contraintes sociétales imposées aux femmes en son nom se retrouvent encore dans toutes les sphères de notre société. Le combat de ces Femmes savantes, mené souvent à l’encontre des autorités religieuses, politiques et culturelles de leur époque, les force à chercher toutes les manières possibles de briser les tabous de leur condition et d’émanciper la gent féminine. Mouvement fondamentalement aristocratique et bourgeois, les Précieuses seront pourtant des pionnières qui ouvriront la voie à une remise en question des rôles traditionnels familiaux, et auront un impact sur l’éducation des jeunes filles jusque dans les campagnes. En dépit de la propagande religieuse qui voudrait les démoniser et les asservir, tournant souvent famille et proches contre elles, ces femmes recherchent le savoir et l’émancipation qu’on leur a toujours refusée. Et si leur nombre reste moindre, leur influence sur l’histoire et la culture de la France du XVIIe siècle est indéniable. Et si longtemps l’historiographie a manqué de leur accorder la considération et la crédibilité qui aurait dû être la leur, la tendance est au changement. Les nombreuses leçons qui peuvent être apprises du combat mené par les Femmes savantes et les Précieuses n’ont pas fini de nous ouvrir la voie vers cette liberté dont elles n’osaient à peine rêver.
[1] Claude DULONG, « De la conversation à la création », dans Natalie Z. DAVIS et Arlette FARGE, dir., Histoire des femmes en Occident. XVIe - XVIIIe siècles. Plon, 1991, p. 405 [2] Robert MUCHEMBLED, La civilisation des odeurs, Paris, Les Éditions Belles Lettres, 2017, p. 160 [3] Dominique GODINEAU, Les femmes dans la France moderne. XVIe - XVIIIe siècles, Éditions Armand Colin, 2015, chapitre 6, sec. 23 (Pour ce texte, comme il a été pris sur internet, les numéros de pages ne sont pas spécifiés, je me réfère donc au numéro des “sections” (sec.) écrites en marge du texte, et ce pour chaque note de bas de page pour cet ouvrage) [4] Ibid., chapitre 1, sec. 1 [5] Danielle HAASE-DUBOSC, Intellectuelles, femmes d’esprit et femmes savantes au XVIIe siècle, Clio, Femmes Genre, Histoire, vol. 13, (2001) : sec. 3 (Pour ce texte, comme il a été pris sur internet, les numéros de pages ne sont pas spécifiés, je me réfère donc au numéro des “sections” (sec.) écrites en marge du texte et ce pour chaque note de bas de page pour cette article) [6] Ibid., sec. 4 [7] MUCHEMBLED. Op.cit. page 140 [8] Ibid., p. 143 [9] Ibid., p. 130-131 [10] GODINEAU. Op.cit. Chapitre 1, sec. 6. [11] Ibid., chapitre 1, sec. 9 [12] MUCHEMBLED. Op.cit. page 155 [13] Ibid., p. 165 [14] GODINEAU. Op. cit. Chapitre 6, sec. 6 [15] Catherine KINTZLER, « Les Femmes savantes de Molière et la question des fonctions du savoir », Dix-septième siècle, vol. 211, no. 2 (2001), p. 249 [16] GODINEAU. Op.cit. Chapitre 6, sec. 8 [17] Ibid., chapitre 6, sec. 14-17 [18] Ibid., chapitre 6, sec. 23 [19] Wendy AYRES-BENNETT, « Le rôle des femmes dans l’élaboration des idées linguistiques au XVIIe siècle en France », Histoire Épistémologie Langage,vol. 16, no. 2 (1994), p. 46 [20] MUCHEMBLED. Op.cit. pages 144-145 [21] Ibid., p. 147 [22] GODINEAU. Op.cit. Chapitre 1, sec. 28 [23] KINTZLER. Op.cit. page 246 [24] Ibid., p. 253 [25] GODINEAU. Op.cit. Chapitre 1, sec. 36 [26] Ibid., chapitre 1, sec.40 [27] DULONG. Op.cit. page 408 [28] GODINEAU. Op.cit. Chapitre 6, sec. 54 [29] Véronique LOCHERT, « Y a-t-il une critique féminine? Représentations du jugement des spectatrices dans le théâtre français du XVIIe siècle », Littératures classiques, vol. 89, no. 1 (2016), p. 85 [30] GODINEAU. Op.cit. Chapitre 6, sec. 35 [31] DULONG. Op.cit. page 405 [32] Esther BENUREAU, « Le conte de fées littéraire féminin de la fin du XVIIe siècle », Université de Québec à Montréal, janvier (2009), p. 14 [33] DULONG. Op.cit. page 407 [34] HAASE-DUBOSC. Op.cit. Sec. 9 [35] BENUREAU. Op.cit. page 14 [36] DULONG. Op.cit. pages 404-405 [37] LOCHERT. Op.cit. pages 75-76 [38] KINTZLER. Op.cit. page 244 [39] Ibid., p. 250 [40] Ibid., p. 252 [41] GODINEAU. Op.cit. Sec. 43 [42] BENUREAU. Op.cit. page 16 [43] DULONG. Op.cit. page 412 [44] AYRES-BENNETT. Op.cit. page 35 [45] Ibid., p. 43 [46] BENUREAU. Op.cit. page 17 [47] AYRES-BENNETT. Op.cit. page 43 [48] GODINEAU. Op.cit. Sec. 44
Commentaires